Faut-il avoir “un coeur de pierre envers sois-même”?

mjoa Saturday July 31, 2010 120
Faut-il avoir “un coeur de pierre envers sois-même”?
Commentaire d’un texte du D. Georges Maalouli intitulé:
“Avoir le coeur d’une mère?”

Mon Cher Georges,
Ce que tu as écrit sur la “maternité” de Dieu est très beau et me tient beaucoup à coeur (j’en parle d’ailleurs moi-même dans la partie non publiée de ma thèse), et l’illustration que tu en donnes en te fondant sur les recherches des neurosciences est d’un très grand intérêt.

Je me permets toutfois de formuler une réserve. Je ne saurais en aucune façon admettre la deuxième partie de “l’adage spirituel” que tu cites, “avoir un coeur de mère envers les autres et un coeur de pierre envers soi-même.
Joindre ces deux propositions c’est, j’en suis persuadé, aller a l’encontre des lois mêmes de la vie et, qui plus est, contredire le commandement divin: “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” (Lévitique 19,18; Matthieu 19,14). C’est comme si l’on prétendait avoir plus de zèle pour Dieu que Dieu lui-même!

L’attention à nos propres besoins est indispensable pour que nous puissions ressentir ceux des autres. Que cela nous plaise ou non, l’amour “narcissique” précède génétiquement et conditionne l’amour “objectal”, comme l’a bien montré la psychanalyse.
Quelque “spirituels” que nous voulions être, nous avous besoin de l’athée Freud pour rabattre nos prétentions et nous ramener à une saine conscience de nos limites. Avec lui- c’est heureux pour l’authenticité de notre foi et de notre charité- “la vertu d’humilité reprend ses droits”, selon le titre d’un article du psychanalyste Charles Baudouin.

Il me plaît de terminer en transcrivant un émouvant témoignage que rapporte le très regretté Olivier Clément (Espace infini de liberté, Anne Sigier, Québec, 2005 , p88-89) sur ce qu’il appelle “la tendresse ontologique” ou encore “la paternité-maternité” d’un grand père spirituel des premiers siècles:

“Des vieillards viennent trouver abba Poemen (un des grands témoins du monachisme originel) et lui disent: <Si nous voyons des frères qui s’assoupissent à l’office, faut-il que nous les reprenions pour qu’ils continuent de veiller?>
Abba Poemen répond: <Pour ma part, lorsque je vois un frère qui s’assoupit, je pose sa tête sur mes genoux et le laisse reposer…>” (Les apophtegmes des pères du désert, Coll. “Spiritualité orientale”, n°3, Bellefontaine, s.d., p235).

Il me semble que les “vieillards”, des moines chevronnés, dont il est ici question, à force de chercher à développer en eux – avec les meilleures intentions sans doute – “un coeur de pierre” à l’égard de leur propre fragilité, s’étaient – comme probablement beaucoup de leurs émules tout au long de l’histoire contrastée de l’ascétisme chrétien – endurcis au point de ne plus guère pouvoir compatir – comme abba Poemen – à la vulnérabilité de “pauvres gosses” de novices, terrassés, bien malgré eux, par le sommeil, au cours d’épuisantes veilles monacales.
A l’égard de ces marginaux, seul Abba Poemen, parce qu’il dominait son ascèse au lieu d’être dominé par elle, avait pu être le témoin de la bouleversante “maternité” de Dieu.

Amicalement
C.B
21-6-2010

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